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lundi, août 8, 2022
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Procès du 13-Novembre : Marie-Amélie Dalloz, psychologue et partie civile, se confie sur Salah Abdeslam

« Je suis partie civile dans le procès du 13 novembre, car cette tuerie a touché de plein fouet ma famille. J’ai perdu ma sœur, mon beau-frère et trois amis qui étaient réunis à la terrasse de La Belle Équipe ce soir-là. J’appréhendais l’arrivée de ce procès autant que je l’attendais. Mon témoignage a été un moment fort. Je me suis rendue à la barre le 5 octobre avec mon neveu aujourd’hui orphelin de mère. Cette journée a été importante pour moi, ma famille, mes proches. Ensuite, je me suis aperçue que je me rendais au Palais de justice de Paris dès que possible, comme si j’avais été aimantée. Ma place était, et demeure encore dans cette salle, en tant que sœur de Marie-Aimée, et aussi en tant que psychologue clinicienne. ÉCO-REPRISES PEUGEOTSponsoriséSponsoriséPEUGEOT

Un jour, en sortant du Palais, mon neveu m’a dit : « Ce n’était pas intéressant aujourd’hui. » Et moi de lui répondre : « Si, c’est justement ça qui est intéressant ! ». Petit à petit, en écoutant le discours des accusés, j‘ai pris la dimension de leur vide affectif et intellectuel. Leur pensée se révèle peu construite. Leur point commun est que leur enfance « était formidable », leurs parents « supers ». Ils sont décrits par leur famille comme « trop gentils », « naïfs ». Il m’est arrivé de bouillonner de colère sur mon banc. Je me disais que les expertises psychologiques allaient m’éclairer. Que l’enfance, les dynamiques familiales allaient être explorées. J’étais prise dans mon désir de compréhension par la recherche du mal. Où se logeait-il ? Les personnalités des accusés apparaissaient de plus en plus banales. Les écrits du psychiatre Karl Jaspers et de la philosophe Hannah Arendt ne m’étaient pas inconnus, mais je restais dans l’attente, toujours insatisfaite, d’une clé qui ouvrirait vers du sens. 

« 

Salah est vivant et coincé dans un paradoxe : il ne peut ni parler, ni se taire. Parler, c’est trahir son frère. Se taire, c’est se trahir lui-même »

Puis sont arrivés les derniers interrogatoires des accusés la semaine du 12 avril où enfin Salah Abdeslam est sorti de son silence : « Si j’ai fait usage de mon droit au silence, c’est parce que je ne me suis pas senti écouté (…) Je pense que depuis le début de cette affaire, on ne veut pas voir la personne que je suis vraiment (…) On a cette image qui a été faite dans les médias et cette image ne me correspond pas (…). Maintenant, je décide de m’exprimer parce que c’est la dernière fois que j’aurai l’occasion de le faire. » J’ai été particulièrement touchée par ses propos plus personnels et je pense que les pièces du puzzle ont commencé à s’ajuster pour moi. Enfin, je pense avoir compris quelque chose de ce dans quoi Salah Abdeslam a été pris lorsqu’il a parlé de son frère Brahim : « Quand j’étais petit, j’ai toujours voulu lui ressembler. » J’ai vu à ce moment-là le petit frère, celui qui suit son aîné en l’admirant, qui lui fait entièrement confiance, parce que ce grand frère est un modèle. J’ai compris le conflit abyssal dans lequel il se trouvait : il a désobéi en ne se faisant pas exploser et, en même temps, il a obéi à sa conscience en ne se faisant pas exploser. Le droit au silence lui a permis de rester fidèle à Brahim. Mais lui, Salah est vivant et coincé dans un paradoxe : il ne peut ni parler, ni se taire. Parler, c’est trahir son frère. Se taire, c’est se trahir lui-même. 

Lire aussi – Philippe Duperron sur Salah Abdeslam : « On a eu un moment de vérité sur le personnage »

Les experts psychiatres, les Drs Ballivet et Zagury, ont complété ma compréhension. Le procès replace les accusés dans un bain de paroles. Ils se retrouvent, se parlent depuis huit mois. Cela les restaure et c’est sans doute grâce à cela que Salah Abdeslam a pu parler, se reconnecter au « petit gars de Molenbeek » qu’il a été. M’est ensuite revenue cette phrase qu’il a dit après avoir parlé de son frère : « J’ai fait énormément souffrir ma propre famille. Ma mère me dit qu’elle voit en moi ses deux fils, que je compense la perte du premier, que grâce à ça, elle arrive à supporter. » Salah Abdeslam est aujourd’hui coincé. Il doit être en même temps son frère et lui-même pour ne pas faire mourir sa mère de chagrin. Il me fait penser aux « enfants de remplacement » – ceux qui naissent dans une famille après un enfant mort – qui ne peuvent être eux-mêmes. Leur mission : faire vivre le mort en étant l’incarnation de l’enfant mort. 

Salah Abdeslam a tenu longtemps en justifiant son engagement à l’État Islamique. Il était sans doute dans cette posture pour rester loyal envers son frère et protéger sa mère. Brahim a été un clone comme tous les frères musulmans adhérents au système totalitaire. Salah, lui, a sans doute cherché à être un clone de son frère. Dans son discours, il ne s’est, je crois, jamais prononcé sur les agissements de Brahim. Lui rester loyal tout en se dégageant de lui, cela lui permet de parler, d’avoir une parole propre. 

Les Drs Ballivet et Zagury ont mentionné que Salah Abdeslam n’avait jamais formulé de critique vis-à-vis de ses parents comme peuvent le faire les sujets radicalisés. Ils ont également dit que ces hommes étaient voués à mourir avant leurs parents. 

« 

Mes propos ne remettent aucunement en question les faits qui lui sont reprochés. Dire cela c’est essayer de comprendre et non pas d’excuser »

Je ne pense pas que Salah Abdeslam soit dans l’auto-engendrement, pour reprendre les concepts du psychanalyste Paul-Claude Racamier. Il ne se vit pas lui-même comme générateur de sa propre existence, contrairement à son frère et contrairement aux terroristes qui se font exploser. Eux sont sortis de leur généalogie en devenant des soldats de Dieu. On est là dans la toute puissance mégalomaniaque. Brahim, en se faisant mourir avant ses parents, est dans un renversement générationnel. Salah, lui, respecte l’ordre générationnel en ayant choisi la vie. Là aussi, il y a conflit : être comme son frère, vouer son existence à Dieu et être un « surmusulman » (être au-delà de l’humain, comme le dit le psychanalyste Fethi Benslama) ou être le fils de sa mère, le petit gars de Molenbeek. Je ne crois pas que son discours soit falsifié. Je le pense sincère. L’émotion était là. C’est un petit frère qui a compris trop tard dans quoi il était pris. Va-t-il pouvoir poursuivre sa construction, supporter la dépression, faire le deuil de son frère ? 

Mes propos ne remettent aucunement en question les faits qui lui sont reprochés. Dire cela c’est essayer de comprendre et non pas d’excuser. Comprendre quelque chose dans le fonctionnement de cet homme. Je tiens aussi à exprimer ma confiance dans la justice des hommes, celle qui nous permet de vivre dans la différence. Mais je me sens apaisée. Je pense enfin saisir quelque chose de cet homme dont le frère a tué ma sœur, d’autres personnes que j’aimais et tant d’autres encore. »

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