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lundi, août 8, 2022
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« Case départ »: dans les coulisses de la première comédie française sur l’esclavage

Si Fabrice Éboué devait résumer en un mot l’aventure que fut Case départ, sa comédie sur le passé esclavagiste de la France, ce serait « insouciance ». « Ça a été un travail totalement naïf de la genèse à la fin », insiste l’humoriste, qui faisait là ses premiers pas en tant que réalisateur avec Thomas Ngijol et Lionel Steketee. Immense succès de l’été 2011, Case départ est « devenu un classique », se réjouit-il: « Dix ans après, il passe tous les ans à la télé. Tous les ans, il fait de bonnes audiences et tous les ans, les gens m’en reparlent. »

Tout commence en 2009. Figures du Jamel Comedy Club, Fabrice Éboué et Thomas Ngijol sont inséparables. « On était tout le temps ensemble. On échangeait beaucoup. » À un tel point qu’une décennie plus tard, la paternité des idées est difficile à attribuer: « Le film est vraiment le reflet de la complicité qu’on avait à l’époque. » Il est surtout le reflet de la France de l’époque, alors en plein débat sur l' »identité nationale », une expression brandie par Nicolas Sarkozy pour faire de la nation une sorte de refuge identitaire.

Dans ce contexte particulièrement tendu, Fabrice Éboué et Thomas Ngijol imaginent une comédie permettant d’aborder cette question de l’identité à travers la place occupée par les Noirs dans la société contemporaine. À cela s’ajoute le constat que le cinéma français n’a jamais abordé l’esclavage – mise à part dans Les Caprices d’un fleuve (1995) de Bernard Giraudeau et la mini-série de France 3 Tropiques amers (2007). Avec Case départ, le duo s’attaque à un véritable tabou du cinéma français.

« Montrer que le nègre de maison existe encore »

L’histoire est simple: Joël (Thomas Ngijol) et Régis (Fabrice Éboué) sont demi-frères, mais ils n’ont rien en commun. Alors que le premier vit au crochet de la société et se sent perpétuellement persécuté, le second s’est parfaitement intégré et a complètement renié ses origines. Envoyés aux Antilles pour rendre un dernier hommage à leur père mourant, ils mettent la main sur leur héritage, l’acte d’affranchissement de leurs ancêtres esclaves. Déçus, ils le déchirent et provoquent une malédiction qui les renvoie en 1780.

« Je me suis dit que le vieux processus qui consistait à remonter le temps était peut-être le plus judicieux », commente Fabrice Éboué. « Ça permettait de déplacer l’intrigue à une époque où effectivement le problème de la couleur, de l’identité allait au-delà de tout, puisque ça générait un génocide. Mettre ces deux époques en parallèle, c’était une façon maline de mettre en lumière ce qui se passait aujourd’hui et de permettre à nos deux personnages de prendre conscience de certaines choses. »

Car l’un des enjeux de Case Départ est d’amener le spectateur à une réflexion sur « le traitement de l’homme noir ou métisse dans la France actuelle » et de « montrer que le nègre de maison existe encore »: « Évidemment qu’il a pris d’autres aspects, que c’est moins violent, que les rapports sont différents, mais tout ça perdure d’une manière ou d’une autre. [On voulait] rire de nos personnages en les faisant passer par une période hyper brutale dans les relations entre les Noirs et les Blancs, [pour] leur faire mieux accepter le présent. »

« Un troisième œil pour les guider »

Malgré son sujet à fort potentiel polémique, et l’absence de notoriété, à l’époque, de ses deux vedettes, Case départ se finance sans difficulté. L’écriture se déroule aussi aisément: avec pour seule expérience la série Inside Jamel Comedy Club, Fabrice Éboué apprend sur le tas en lisant des livres de scénario et en regardant des dizaines de films. Mais le duo, qui est censé aussi réaliser le film, n’est pas naïf au point de se lancer sans l’appui de techniciens aguerris.

C’est ainsi que Lionel Steketee, ex-assistant-réalisateur de Christophe Gans sur Le Pacte des loups, entre dans la danse. Fabrice Éboué le rencontre sur le tournage de Fatal Bazooka de Michaël Youn, à l’été 2009. Steketee est aussitôt séduit par le projet: « Je crois que je n’ai même pas fini le scénario. Je l’ai tout de suite rappelé en lui disant banco. » Le trio qui se forme derrière la caméra est en tout point insolite. À l’exception des ZAZ (les trois producteurs de Y a-t-il un pilote dans l’avion?), ce phénomène est très rare, principalement pour des questions d’ego.

Entre Éboué, Ngijol et Steketee, l’entente cordiale règne pourtant. Chacun endosse son rôle sans empiéter sur celui des autres. « On s’est vraiment très bien entendus tous les trois », assure Lionel Steketee, qui concède néanmoins avoir eu « un peu d’ego mal placé » quand on lui a proposé le projet. « Mais au fur et à mesure de la préparation, j’étais ravi qu’on soit trois, parce que c’était le projet de Fabrice et Thomas. En tant que Blanc, ça aurait été encore plus difficile si je l’avais signé seul. »

« Il ne faut pas se tromper sur ce qu’est un réalisateur », abonde Fabrice Éboué. « Un réalisateur, c’est quelqu’un qui porte le sens et l’âme du film et qui va diriger ses équipes pour retranscrire ça le mieux possible. Donc vous pouvez être un génie de l’image, mais si vous n’avez pas la philosophie du film en vous, ça ne donnera rien. » Les deux humoristes s’occupent du jeu des comédiens et Lionel Steketee supervise le reste. « Ils avaient besoin d’un troisième œil pour pouvoir un petit peu les guider. »

Le casting réunit Blanche Gardin (Problemos), Stéfi Celma (Dix pour cent), Nicolas Marié (Adieu les cons), David Salles (Bref) et Franck de Lapersonne, devenu en 2017 un soutien de l’extrême droite. « On ne va pas non plus faire de parallèle entre [son rôle de] curé esclavagiste et le FN. Il ne faut pas dire n’importe quoi non plus », balaie Fabrice Éboué. « C’est un très bon acteur à la base. Il avait tous les tics du théâtre de boulevard. Il a tout gommé et ça a donné un des personnages les plus drôles du film. »

Problème aux Antilles

Le tournage doit se dérouler en Martinique et en Guadeloupe, mais l’équipe se heurte à un écueil de taille. « Les Békés [blancs créoles descendants des premiers colons, NDLR] qui détiennent encore aujourd’hui toutes les plantations ne voulaient pas de film sur ce thème-là », raconte Fabrice Éboué. « Ils trouvaient qu’on allait beaucoup trop loin, que c’était beaucoup trop dur et qu’il fallait changer le scénario », ajoute Lionel Steketee. « Évidemment, on a refusé. Il était hors de question de changer le scénario pour ça. On est finalement parti à Cuba. »

La dictature castriste accueille bras ouverts la production française. « Cuba, à partir du moment où tu ne parles pas de la politique actuelle ou des 50 dernières années, ça ne les dérange pas du tout », ironise Lionel Steketee. L’équipe y gagne au change, tant sur l’aspect visuel que financier: « Si on l’avait tourné aux Antilles françaises, ça aurait coûté évidemment beaucoup plus cher. »

Sur le plateau, Fabrice Éboué et Thomas Ngjijol sont un peu dépassés par le barnum d’un tournage: « Je découvrais chaque poste, je découvrais ce qu’était le cinéma », se souvient Éboué. « Quand on nous a proposé de réaliser ce film, je ne savais pas ce que c’était que le cinéma, globalement. Je n’avais jamais eu de velléité de cinéma. » Malgré cette insouciance, le duo a avec Lionel Steketee une idée bien précise de ce à quoi doit ressembler Case départ.

« Faire un film aussi sérieux que possible »

Selon eux, le film doit avoir l’apparence d’un drame historique classique, afin d’accentuer le décalage comique provoqué par l’arrivée du duo au XVIIIe siècle. Une séquence tournée sur un véritable marché aux esclaves de La Havane résume cette ambition. La scène débute de manière dramatique, avec les deux comédiens en pleurs enchaînés au milieu d’autres esclaves. Puis la caméra recule lentement, laissant apparaître leurs caleçons aux couleurs pétantes.

Pour autant, chaque situation dramatique n’est pas désamorcée par un trait d’humour. Certaines séquences, comme celle où le duo se retrouve au milieu d’esclaves dans une cale, semblent tout droit tirées de Roots ou d’Amistad. « Quand j’ai écrit, j’ai dit qu’il était important que l’on voie tous les moments de l’esclave. Il fallait un moment où ils sont dans la cale du bateau, puisque c’est quand même la représentation de la déportation de l’Africain. On voulait que ce moment soit sombre, dur. »

« Je voulais faire un film aussi sérieux que possible parce que la comédie ne venait pas du contexte, mais des personnages », analyse Lionel Steketee. « On a toujours tendance à penser que dans une comédie tout doit être too much », renchérit Fabrice Éboué. Ils citent comme influence Barry Lyndon, mais aussi Papa Schultz, sitcom de 1965 qui abordait avec humour une page sombre de l’Histoire, la Seconde Guerre mondiale.

Case départ est très différent d’un film comme Twelve Years a Slave, drame oscarisé sur l’esclavage américain au XIXe siècle où le réalisateur Steve McQueen met en scène quelques personnages de blancs salvateurs, dont l’un est incarné par Brad Pitt, le producteur du film. « Steve McQueen fait un film sérieux », dit Fabrice Éboué. « Il peut se permettre plus de nuances vis-à-vis des personnages de l’époque. » Dans Case Départ, tous les personnages de Blancs sont racistes. Seul un enfant, symbole de l’avenir, est sauvé.

« Évidemment, on n’était pas là pour la complaisance », commente le réalisateur. « On était là pour décrire une époque en 1h30. On n’a pas le temps de nuancer. Les rapports de cette époque-là n’étaient que brutalité, même s’il y a certainement des histoires qui sont différentes. Mais si on prend [la période] dans la globalité, c’était quand même un rapport d’oppression, de violence, de génocide permanent. »

« Toujours pousser un peu le curseur »

Sérieux et précis dans sa reconstitution historique, Case départ ne lésine par ailleurs jamais sur les vannes à base d’anachronismes (Barack Obama est mentionné). Dans une autre scène amusante, un débat est lancé entre le duo et un prisonnier juif incarné par Michel Cremades pour déterminer qui des Juifs et des Noirs a le monopole de la souffrance. Une des scènes préférées de Fabrice Éboué et de Lionel Steketee.

Le film ose aussi quelques gags potaches graveleux. Le plus représentatif reste celui où Fabrice Éboué et Thomas Ngijol aident leurs ancêtres endormis à procréer afin qu’ils puissent retourner dans le présent. « Ça, ça vient de mon cerveau malade! », s’exclame Fabrice Éboué. « On fait de la comédie. J’essaie toujours de pousser un peu le curseur. Il y a des gens qui sont choqués, qui trouvent que ça va trop loin, puis il y a ceux qui sont hilares. Mais c’est le principe de l’humour. »

Pour cette raison aussi, Case départ serait impossible à produire de nos jours, affirme Lionel Steketee, qui reconnaît que les références à l’homosexualité de l’un des personnages ont mal vieilli. Certaines blagues sur ce sujet ont été coupées au montage à l’époque: « On s’est un peu auto-censurés. C’était un petit peu lourd. On s’est dit que ça n’allait pas plaire à tout le monde. »

Pour Fabrice Éboué, le rapport complexe de ses personnages à la virilité était justement le sujet de Case départ. « Thomas joue ‘le banlieusard’ avec tous les clichés. Et dans le cliché du banlieusard, l’homosexualité est quelque chose qu’il ne connaît pas, qui peut effrayer. » Éboué écrit d’ailleurs en ce moment une comédie qui parlera d’homosexualité en banlieue dans le milieu du rap. Un scénario inspiré par Pink Kalash, personnage que campe Jean-Pascal Zadi dans sa comédie Coexister (2017).

« On pensait faire trois fois moins »

La sortie en salles de Case départ se déroule dans la même candeur que le tournage. Le 6 juillet 2011, le trio découvre avec étonnement les excellents premiers chiffres sans savoir que Case départ vient de réaliser un démarrage tonitruant. Ce film que personne n’attendait va dépasser dans les semaines suivantes les deux millions d’entrées. « On n’avait pas d’éléments de comparaison », reconnaît Fabrice Éboué, qui se souvient de l’euphorie de Stéphane Célerier, leur distributeur: « Il pensait faire trois fois moins. »

« Et là, il nous a annoncé le chiffre de 120.000 personnes [le premier jour] », ajoute Lionel Steketee. « Il y a 68 millions de Français. 120.000 qui viennent voir le film, c’est quand même pas énorme et en fait si, c’est énorme. » Habitué à la scène, Fabrice Éboué est décontenancé par ce succès qui lui semble virtuel: « Ce n’est pas comme quand tu fais un spectacle. Tu ne vois pas les salles pleines tous les soirs. Une fois que le film est sorti, ça m’est arrivé d’aller me glisser dans des salles pour entendre le rire des gens. »

Encensé par la presse, Case départ, est accusé par une partie du public de tourner en dérision l’esclavage. « Je comprends qu’il y ait des gens qui ont été un peu froissés par Case départ, même si je pense qu’ils n’ont pas voulu aller au bout du film et en saisir le propos. Après, je pense que chacun a son sacré. Mon grand-père maternel a été en captivité en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale et pour lui un film comme La Vie est belle est inconcevable. Ça n’empêche pas que je trouve le film de Roberto Benigni très beau. »

Un remake américain de « Case Départ »?

Fabrice Éboué est toujours étonné par le succès de Case Départ. « La force de ce film, c’est sa sincérité et sa résonance. J’ai des potes qui m’ont dit que leurs enfants l’avaient vu et qu’ils voulaient en savoir plus sur cette période. » La renommée de Case départ a même dépassé l’Atlantique. John Singleton, le réalisateur de Boyz in the Hood, a voulu en faire un remake. Mais le projet, « trop chaud pour les États-Unis » selon Lionel Steketee, a capoté.

Le succès de Case départ marque la fin du duo Fabrice Eboué et Thomas Ngijol. S’ils enchaînent avec Le Crocodile du Botswanga (2014), ils cessent de se parler sur le tournage. « C’était un peu plus compliqué, parce que Thomas n’était pas co-réalisateur », précise Lionel Steketee. A ces tensions s’ajoute un scénario inabouti. « On m’a pressé pour le sortir rapidement et c’était une erreur », regrette Fabrice Éboué. « Ça aurait pu être un très bon film, mais le scénario a été écrit trop vite. Tout le monde était impatient après le succès de Case Départ. »

Depuis, chacun a tracé sa route de son côté. Lionel Steketee s’est frotté à l’univers des superproductions (Les Nouvelles Aventures de CendrillonAlad’2) tandis que Fabrice Éboué et Thomas Ngijol ont continué d’explorer des sujets souvent tabous dans le cinéma français avec Co-exister et Barbaque pour l’un et Fastlife et Black Snake pour l’autre. Malgré leur évidente alchimie à l’écran, ils n’envisagent pas de collaborer à nouveau ensemble. « Je suis un peu désolé qu’ils n’aient pas continué », déplore Lionel Steketee. « Ils avaient encore pas mal de choses à dire. »

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