Logo Le temps des banlieues
,

La visite de Nancy Pelosi à Taïwan a suscité le courroux de la Chine

Pour le gouvernement chinois, la visite à Taïwan de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, était parfaitement intolérable. Xi Jinping l’avait précisé au cours d’une conversation téléphonique avec Joe Biden le 28 juillet. Le président chinois avait alors affirmé à son homologue américain que «ceux qui jouent avec le feu finissent par se brûler», tout en ajoutant: «J’espère que la partie américaine comprend parfaitement cela.»

Le déplacement à Taïwan de l’élue américaine n’était à ce moment-là qu’une rumeur. Officiellement, elle allait rendre visite aux dirigeants des Philippines, de Singapour, de la Malaisie, puis de la Corée du Sud et du Japon.

Mais mercredi 3 août, c’est bien à Taipei qu’elle a débarqué, accompagnée d’une délégation de parlementaires américains. Lors de sa visite, Nancy Pelosi a notamment discuté avec la présidente de la République taïwanaise, Tsai Ing-wen. La présidente de la Chambre des représentants avait par ailleurs indiqué la veille, dans une tribune publiée dans le Washington Post, que «la visite de [la] délégation [américaine] d[eva]it être considérée comme une déclaration sans équivoque selon laquelle l’Amérique se tient aux côtés de Taïwan».

Une visite qui irrite Pékin

La colère des dirigeants chinois n’a pas tardé à exploser. À leurs yeux, l’île de Taïwan est une partie du territoire chinois qui a, un jour, vocation à rentrer dans le giron de la Chine populaire et être soumis à l’autorité du Parti communiste chinois. Même si une phase transitoire garantissant des libertés publiques est envisagée, Pékin pourrait y mettre fin autoritairement, comme récemment à Hong Kong: la Grande-Bretagne a restitué ce territoire à la Chine en 1997 et, en 2021, les libertés qui y étaient tolérées ont été supprimées. Hong Kong est désormais géré par l’administration chinoise.

De son côté, le régime politique en place à Taïwan n’a rien à voir avec celui de Pékin. Et c’est sans doute ce à quoi Nancy Pelosi tenait à rendre hommage en déclarant, face au Parlement, que Taïwan était l’une des «sociétés les plus libres du monde». Dans cette Chine très différente de celle de Pékin, des élections libres ont amené Tsai Ing-wen à la présidence de la République après la victoire de sa formation, le Parti démocrate progressiste (PDP), aux élections législatives de 2016 puis de 2020.

Pour ne pas compliquer les relations avec Pékin, la présidente évite de rappeler que son programme prévoyait de décréter l’indépendance de l’île. Mais à Taïwan, il n’y a pas de censure de la presse et l’économie repose sur un système libéral qui connaît d’évidentes réussites, saluées dans les démocraties occidentales.

Depuis que les États-Unis et la Chine populaire ont établi des relations diplomatiques, un seul président de la Chambre des représentants américains a effectué un voyage à Taïwan.

Tout cela irrite fortement Pékin. Les contacts officiels de gouvernants ou d’élus étrangers avec Taïwan sont systématiquement dénoncés comme inadmissibles par les autorités de la République populaire de Chine. Ce fut le cas, par exemple, en octobre 2021, lorsque des sénateurs français menés par Alain Richard sont allés rendre visite à la Cour législative, le Parlement taïwanais, ainsi qu’à Tsai Ing-wen.

Et les protestations chinoises ont été encore plus vives lorsque la Lituanie a décidé de rompre ses relations avec la Chine populaire fin 2021, estimant qu’il était plus profitable pour les échanges économiques et technologiques de se rapprocher de Taïwan.

Mais la visite de Nancy Pelosi a pris une tout autre ampleur. En tant que présidente de la Chambre des représentants, elle occupe le troisième rang protocolaire dans la hiérarchie des responsables politiques américains, après le président Joe Biden et la vice-présidente Kamala Harris.

Depuis que, le 1er janvier 1979, les États-Unis et la Chine populaire ont établi des relations diplomatiques, un seul président de la Chambre des représentants américains avait, jusqu’à aujourd’hui, effectué un voyage à Taïwan. Il s’agissait du Républicain Newt Gingrich, en 1997.

Sa visite et les protestations de Pékin n’avaient alors guère fait de bruit. À l’époque, Taïwan venait de commencer son évolution vers un régime démocratique et la Chine amorçait le développement économique qui allait faire d’elle la deuxième puissance de la planète.

Avions, navires et sanctions

Cette fois-ci en revanche, la réaction de Pékin a été particulièrement vigoureuse. L’Armée populaire de libération a été déclarée en état d’alerte maximale; des «opérations militaires ciblées» ont été lancées, consistant principalement à envoyer des avions militaires chinois à proximité de Taïwan –précisément de la zone d’identification de défense aérienne de l’île.

Selon l’armée taïwanaise, la Chine a mobilisé 68 avions et 13 navires de guerre pour effectuer des exercices conjoints, comportant des lancements de missiles à l’ouest et à l’est de l’île. Ces manœuvres se sont poursuivies pendant cinq jours et ont poussé Taïwan à faire décoller des appareils pour dissuader les avions chinois d’aller plus loin.

«La Chine ne punit pas seulement les États-Unis, elle punit le monde entier.»

John Kerby, porte-parole du gouvernement américain
pour les affaires de sécurité nationale

Sur le plan commercial, Pékin a interdit à près de 200 entreprises taïwanaises de vendre leurs produits en Chine populaire, alors que la plupart d’entre elles y sont installées depuis trois ou quatre décennies. D’autres décisions concernent divers chapitres des relations sino-américaines: le dialogue entre responsables militaires des deux pays est notamment suspendu, tout comme la coopération sur le rapatriement de migrants clandestins chinois ou encore les discussions sur le changement climatique.

Sur ce dernier point, John Kerby, porte-parole du gouvernement américain pour les affaires de sécurité nationale, a vivement réagi. Selon lui, «cette décision est irresponsable. La Chine ne punit pas seulement les États-Unis, elle punit le monde entier, parce que le changement climatique ne connaît pas de limites géographiques ni de frontières.» Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a quant à lui proclamé qu’il est «impossible» de résoudre les «problèmes les plus pressants dans le monde sans un dialogue et une coopération efficace entre la Chine et les États-Unis».

L’occasion pour la Chine d’afficher un ferme antiaméricanisme

L’amplitude de la réaction chinoise permet, en premier lieu, de montrer l’hostilité de Pékin à l’égard des États-Unis. Dans ce domaine, la Chine est nettement restée en retrait depuis que les troupes russes sont entrées en Ukraine et que ce pays bénéficie d’un évident soutien occidental, notamment américain.

Par souci de préserver ses échanges internationaux avec l’Occident autant que pour ne pas subir les conséquences diplomatiques et économiques d’une association avec l’offensive russe, Xi Jinping a donc dû mettre entre parenthèses son amitié avec Vladimir Poutine. Mais le séjour de Nancy Pelosi à Taipei lui fournit une occasion de montrer un ferme antiaméricanisme.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.